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PIERRE MESSMER

" Réflexions stratégiques et tactiques sur la Bataille de Bir Hakeim :

de la renaissance d’une armée à celle d’une nation "

Géostratégies 2000, qui cultive le devoir de mémoire, a souhaité célébrer l’anniversaire de Bir Hakeim. Une bataille qui s’est déroulée dans le désert de Lybie, il y a 60 ans, et où les Français, encerclés par les Allemands et les Italiens, ont livré une résistance acharnée, se battant à 1 contre 10. Pour commémorer cet événement, Serge Rechter a reçu le mardi 1er octobre, à l’Auditorium des Invalides, un invité de marque, Pierre Messmer, qui a participé lui-même aux combats comme commandant d’une compagnie de légionnaires. Aujourd’hui Chancelier de l’Institut, l’ancien Premier Ministre a privilégié les réflexions stratégiques et tactiques au récit historique. Devant un auditoire très nombreux et passionné, où l’on remarquait notamment Alain Richard, Ancien Ministre de la Défense et de nombreuses personnalités civiles et militaires, il a démontré pourquoi et comment Bir Hakeim avait été le signe de la renaissance d’une France écrasée et humiliée deux ans avant.

 

D’entrée de jeu, Pierre Messmer analyse Bir Hakeim sous l’angle de la stratégie militaire. Il explique pourquoi ce siège (27 mai – 11 juin 1942) se trouve à contre-courant des priorités de guerre des Allemands, engagés dans une grande offensive en Russie, qui les mènera jusqu’à Stalingrad. Ils n’étaient pas tentés par des aventures africaines, ils étaient simplement venus épauler des Italiens en déroute, pour empêcher les Britanniques de contrôler tout le Sud de la Méditerranée. En s’obstinant à faire le siège de Bir Hakeim, Rommel oblige la Luftwaffe à accomplir 1300 sorties, ce que le Maréchal Kesselring lui reproche, car c’est autant d’efforts de guerre soustrait du front de l’Est.

< Une bataille aux multiples facettes

Il insiste ensuite sur l’importance et la lourdeur de la logistique dans des opérations éloignées, comme celle de Bir Hakeim. Après chaque offensive, il faut reconstituer les forces. Or, les lignes de communication anglaises qui contournent l’Afrique par le Cap sont très longues et les convois ne peuvent effectuer plus de trois rotations par an. Car il faut deux mois pour aller de Liverpool à Suez. Les transports aériens (Junker 52 pour les Allemands, DC3 pour les Anglais et les Américains) ont encore peu de capacité et de rayon d’action. Pour prévenir cette situation, les efforts demandés sont gigantesques. Pour un combattant, il faut dix hommes sur les lignes de communication, soit un million pour cent mille combattants en Lybie ! Il observe, enfin, que dans une campagne comme celle d’Afrique, l’objectif était la destruction de l’armée ennemie et non pas l’occupation et la conquête du terrain. Le désert, à cette époque, ne recelait encore aucune richesse connue. Une bataille dans le désert ressemblait à une bataille navale, les points forts comme Bir Hakeim pouvant être comparés à des îles fortifiées. Pierre Messmer nous dévoile également quel rôle important a joué Bir Hakeim dans la stratégie des médias. Churchill, qui était alors en grave difficulté politique (une motion de défiance sera déposée contre lui, aux Communes, le 2 juillet) manœuvre les médias avec intelligence. Les défaites s’accumulent, en Russie, et en Afrique, de plus les pertes de tonnage marchands dans l’Atlantique atteignent un point culminant en mai 1942 : 490 000 tonnes coulées. Il va donc chercher à valoriser les rares bonnes nouvelles et à mobiliser sur Bir Hakeim la presse soumise à censure, les radios contrôlées par l’Etat. Des tracts sont parachutés sur la France. S’il valorise Bir Hakeim, il évite cependant et soigneusement de valoriser De Gaulle, avec lequel il est en conflit ouvert au sujet de Madagascar. Bir Hakeim va aussi entraîner d’importantes répercussions sur le plan de la stratégie politique, souligne-t-il. Elle sonne le glas de l’article 10 de la Convention d’armistice franco-allemande qui interdisait notamment " aux ressortissants français de combattre contre l’Allemagne au service d’Etats avec lesquels l’Allemagne se trouve encore en guerre ". Dans un premier temps, la radio allemande annonce le 12 juin 1942 que les 600 Français prisonniers à Bir Hakeim seront exécutés. Le lendemain, le Général de Gaulle riposte en déclarant qu’il " se verrait obligé d’infliger le même sort aux prisonniers allemands tombés aux mains de ses troupes ". Rommel, hostile à toute cette horreur, inquiet des représailles françaises et conscient que la guerre n’est pas finie, refuse d ‘exécuter les ordres de la hiérarchie hitlérienne, qu’il juge illégaux parce que contraires aux Conventions de Genève. Il dirige ses prisonniers (dont 150 mourront en chemin) vers l’Italie. Toutefois, sa carrière n’est pas compromise par cette insubordination, il est promu Maréchal quelques jours plus tard ! Les Allemands renoncent à appliquer l’article 10 de la Convention d’armistice et présentant dans la presse française cette décision comme une mesure humanitaire, reconnaissent les Forces Françaises Libres comme forces combattantes régulières. Ce qui les place en situation nouvelle vis à vis de Vichy, qui ne peut plus les ignorer, et vis-à-vis de la résistance intérieure. Il est également très intéressant de tirer des enseignements tactiques de Bir Hakeim, poursuit Pierre Messmer. La Blietzkrieg, qui a réussi en Pologne en 39, en France en mai 40, subit ici son premier échec. La position avait été aménagée pour résister à une telle tactique, avec une organisation en hérisson de 16 km2, couverte par de vastes champs de mines antichars, des positions de combat enterrées, une forte défense antichars, et une bonne défense antiaérienne. Il y a aussi une bonne artillerie, appuyée par une aviation anglaise qui fait jeu égal avec celle des Allemands. La Luftwaffe fait 1300 sorties, la Royal Air Force 1600, mais n’intercepte que 4 raids allemands sur 24. Ce dispositif efficace coûte cher : 10% du nombre des blindés ennemis (52 chars) et 11 automitrailleuses sont détruits. Côté français, les pertes humaines restent faibles : une centaine de tués, deux cents blessés sur un total de 3700 soldats.

< Motivation et détermination

La qualité des hommes est aussi une caractéristique de Bir Hakeim. Rommel, tout comme Leclerc et Patton, commande en personne. C’est une tradition des chefs de blindés. Koenig, qui a une solide expérience, tient son rang. En revanche, l’Anglais Richtie sera limogé et ramené au grade de lieutenant-colonel… La garnison ne compte que 3700 défenseurs. Les services, l’intendance (soit plus de 1200 hommes et 300 véhicules) sont restés à l’arrière. Les combattants sont des volontaires aguerris, légionnaires, coloniaux et artilleurs. Leur valeur professionnelle et leur force morale expliquent le succès de la sortie en force, de nuit, de 3000 hommes assiégés par 32 000 ennemis. Les pertes sont néanmoins très fortes : 330 tués, 600 prisonniers, matériel lourd détruit. A Tobrouk, en revanche, les 35 000 hommes d’une garnison sud-africaine et indienne, peu motivée, capitulent après moins de deux jours de siège ! Ces exemples prouvent que l’efficacité d’une troupe dépend de son entraînement, de son armement, mais aussi de son moral, affirme Pierre Messmer. Nous en avons aujourd’hui la démonstration avec les attentats terroristes. Il existe une dissymétrie entre une armée qui recherche le risque zéro en opérations et des individus prêts à sacrifier leur vie pour une cause. La stratégie de Rommel suscite des interrogations. Sa manœuvre de débordement par l’aile est une tactique classique et naturelle au désert, mais d’exécution difficile parce qu’elle est prévisible. Son attaque sur Bir Hakeim était nécessaire au début, mais pourquoi s’est-il obstiné à soutenir un siège, se demande Pierre Messmer. Cet entêtement, cette absence de logique militaire lui ont fait perdre un temps précieux et ont immobilisé un tiers de ses forces, soit 90 000 hommes. Bir Hakeim révèle également l’importance des réserves dans une armée professionnelle, une question tout à fait actuelle. Après les grosses pertes de la bataille, la brigade française, faute de réserves, a été obligée de dissoudre des unités et de fusionner des bataillons. Au contraire, pour le matériel, en deux mois, les Anglais ré-équipent la brigade, qui peut être réengagée à El Alamein, quatre mois plus tard. Pour conclure son passionnant exposé, Pierre Messmer choisit une citation de Malraux : " Bir Hakeim ne fut pas Austerlitz, mais a montré au monde que la France n’était pas morte "

La rencontre s’est prolongée par un débat très vivant, à l’Auditorium, puis par un cocktail au Salon d’Honneur du Musée de l’Armée autour de Pierre Messmer et des invités de Géostratégies 2000.

Yves Gutman-Lajeunesse (Directeur à l’Assemblée Nationale – Vice-Président SNPN) :

Comment le gouvernement de Vichy et l’opinion publique de la France occupée ont-ils perçu cette bataille ?

Le gouvernement de Vichy y fait très peu allusion, le moins possible. Toutefois, il s’aligne intellectuel-lement sur les Allemands. Il distingue le Gaullisme militaire et le Gaullisme politique, qu’il s’efforce de déconsidérer. Quant à l’opinion publique, elle a très vite été au courant, par le biais des émissions de la BBC et des tracts lancés par les avions anglais. Pour les résistants, c’est un encouragement très tonique. Un maquis et un journal prennent le nom de " Bir Hakeim ". Cela va amorcer une reprise de confiance. A cette époque, beaucoup de Français ne savaient pas encore qu’il existait des Forces Françaises Libres qui se battaient.

Général d’Armée Bertrand de La Presle (ancien Gouverneur des Invalides, Vice-Président de Géostratégies 2000) : Sur quels critères se base-t-on, en temps de paix, pour former et sélectionner les chefs militaires ?

Il s’agit là d’une question essentielle. En temps de guerre, la sélection est facile, on se base sur les résultats. En période de paix, le militaire est jugé sur son intelligence et très peu sur son caractère. C’est inévitable dans un système très hiérarchisé comme l’Armée française, mais ce n’est peut-être pas la meilleure préparation pour gérer efficacement les crises. Un excès de caractère peut être préjudiciable en temps de paix, mais indispensable en période de conflit…

Xavier Pradet-Balade (Ingénieur Conseil) : Rommel a-t-il commis une erreur en s’acharnant sur Bir Hakeim ? N’aurait-il pas été préférable de foncer vers Alexandrie et de s’en emparer ?

Rommel a eu raison le premier jour, en attaquant à l’extrémité sud du dispositif anglais. Mais, ensuite, il a eu tort de s’obstiner. Une fois que Bir Hakeim était isolé, il pouvait passer au travers du dispositif. Il lui suffisait de faire surveiller Bir Hakeim, de l’empêcher de préparer des raids sur l’arrière de l’Afrika Korps. L’explication est psychologique, c’est son orgueil qui l’a poussé à agir ainsi. Toutefois, il n’est pas certain qu’il ait pu , dix jours plus tôt, réussir à El Alamein. C’est le nombre de chars qu’il aurait eu en sa possession qui aurait fait la différence, car les Anglais avaient là deux divisions très déterminées. S’il l’emportait à El Alamein, c’est toute l’Egypte qui tombait entre ses mains. Le peuple égyptien, qui détestait les Anglais, était prêt à l’accueillir.

Pascal Georges-Picot (Vice-Président – Association La Saint-Cyrienne) : Qui a pris la décision, le 10 juin, de la sortie en force ?

C’est la huitième armée qui a autorisé Koenig à agir ainsi. Sa décision de sortir, de nuit, sur un front très étroit, était tactique. C’était sa seule chance de s’en tirer, vu sa très grande infériorité numérique face à l’adversaire. Il a réussi sa percée. La sortie a pu se réaliser uniquement grâce à des exploits individuels et à une maîtrise exemplaire du choix du moment et du terrainw

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Dans ses remerciements à Pierre Messmer, Serge Rechter a relevé que cette bataille de Bir Hakeim avait constitué un moment fort en France même : elle a fortifié la Résistance, donné à réfléchir à l’immense masse de ceux qui subissaient sans réagir vraiment et empêché certains –il faut l’espérer- de s’engager plus avant dans la voie de la collaboration et, partant, du déshonneur.

Marie-Clotilde Hingray

(Propos non relus par les participants)

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