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N° 77  –  JUIN 2011


« LA FRANCE : ETAT DES LIEUX »

Avec Jean-Pierre ChevÉnement,
ancien Ministre, S
Énateur du territoire de Belfort


Le mardi 22 mars, dans les salons du Sénat, Géostratégies 2000, a reçu autour d’un petit-déjeuner, Jean-Pierre Chevènement, à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage « La France est-elle finie ? ». L’ancien Ministre de François Mitterrand, Sénateur du Territoire de Belfort depuis septembre 2008, n’a pas caché ses inquiétudes concernant la perte de compétitivité industrielle de la France, notamment face à l’Allemagne. Toujours aussi critique vis-à-vis du Traité de Maastricht et de l’euro, il nous a livré ses solutions politiques, commerciales et monétaires pour redonner à la France une place de premier plan dans le monde. Favorable à un renouveau du dialogue franco-allemand, il a réaffirmé, tout au long de son exposé, son indépendance d’esprit et son non conformisme politique.


Au cours de mes quarante ans de vie politique, j’ai approché beaucoup de processus décisionnels, et progressivement, je me suis rendu compte que la France n’était plus maître de sa politique monétaire, commerciale, ni d’ailleurs de la plupart de ses actions, martèle Jean-Pierre Chevènement. Notre base industrielle s’est rétrécie, passant de 30% de la valeur ajoutée en 1982 à seulement 13% actuellement. Le choix de privilégier les services est contestable, lorsque l’on sait que 90% des exportations sont des biens et que 90% de la recherche est orientée vers des produits destinés à l’étranger. Au contraire, en Allemagne, l’industrie constitue toujours 30% de la valeur ajoutée. Bien sûr, cela s’est fait au prix de recompositions et de délocalisations, mais ce pays a toujours su garder sur son territoire les fonctions d’assemblage. Certes, la France se situe parmi les grandes nations de la communauté internationale. Elle se place au cinquième rang mondial pour son PNB, elle est membre permanent du Conseil de Sécurité et sur les 300 groupes internationaux les plus puissants, 18 sont Français. Une performance comparable à celle de l’Angleterre et un peu meilleure que celle de l’Allemagne.


(Remarque de Géostratégies 2000 : d’après le classement 2010 Global 500 de la revue américaine Fortune, on trouve dans ces 300 groupes : 25 sociétés françaises, 24 allemandes et 20 britanniques)


Malheureusement, parallèlement le tissu industriel s’est érodé, nous comptons quatre fois moins de grosses PMI que notre voisin d’Outre Rhin, dont la part dans les exportations mondiales s’élève à 9,2% alors que la nôtre n’est que de 3,6%.


LE MIRAGE EUROPEEN


Cette situation est la conséquence logique de nos choix politiques, affirme Jean-Pierre Chevènement. Les thèses de Jean Monnet l’ont emporté et l’Europe s’est reconstruite sur la base d’un grand marché. La souveraineté nationale a été reléguée en arrière plan, les marges de manœuvre ont été réduites. En adoptant la monnaie unique, nous avons fait preuve d’une certaine négligence, nous nous sommes voilés la face, quant à son contenu et ses implications. Personne n’a vraiment vu ce que signifiait l’Acte unique, tant au plus haut niveau de l’Etat, tout le monde étant persuadé que notre avenir ne pouvait être qu’Européen. En 1985, François Mitterrand a fait un pari « Pascalien ». Il a voulu se convaincre, et nous convaincre, que l’Europe allait assurer notre prospérité, notre croissance et notre protection, nous éloigner de la misère des nations, qui nous avait poussée à la guerre. C’était un discours euphorisant, l’Europe devenait l’équivalent de la vie éternelle dans la doctrine de Pascal. Pourtant, cela nous a fait perdre le contrôle des manettes. Conscient du danger, je ne partageais pas ce choix de ralliement au néo-libéralisme triomphant de la sphère anglo-saxonne, je ne pouvais accepter l’abandon de notre souveraineté monétaire à une Banque Centrale Européenne. J’ai donc rompu avec cette ligne et ai dit « non » au Traité de Maastricht, explique Jean-Pierre Chevènement. Aussi, mis à part une relative indépendance en matière d’énergie nucléaire, nous ne maîtrisons plus nos orientations politiques. Et l’Allemagne, même si elle est notre partenaire historique, ne se sent pas liée par nos choix. Elle a un projet de cavalier seul, elle affiche un excédent commercial de 154 milliards d’euros, qui contraste avec notre déficit de près de 53 milliards. Toutefois, elle a aussi des faiblesses. Elle n’est pas membre du Conseil de Sécurité, elle n’a pas de Défense nationale et doit faire face à un vieillissement très important de sa population. Elle a fait le choix de la compétitivité sur les grands marchés extérieurs, alors que la majorité de ses exportations et 60% de ses ventes se situent encore en Europe. Son pari de se faire une place entre les Etats-Unis et la Russie n’est pas très clair. A long terme, et en matière de compétitivité, tout reste jouable. Par ailleurs, alors que le monde anglo-saxon a fait la preuve de son pragmatisme lors de la crise – le Royaume-Uni a nationalisé ses banques et les Etats-Unis ont fait marcher la planche à billets – l’Allemagne a refusé toute solidarité financière, sous la forme d’aides de la Banque Centrale à certains Etats. On ne peut lui reprocher cette attitude, ce refus de payer pour les autres, sur le plan juridique, car cela est inscrit noir sur blanc dans les Traités, ironise Jean-Pierre Chevènement, qui déplore cet « empire du conformisme » et vante la « libre pensée ».


LES ATOUTS FRANÇAIS DANS UN MONDE EN EBULLITION


La France ne doit pas se sous-estimer, sa position est excellente en Europe, elle en est le carrefour industriel et sa langue est encore très parlée (on devrait recenser 500 à 600 millions de francophones au milieu du siècle prochain), insiste-t-il. Mais, elle manque de fierté, la défaite de juin 40 n’a pas encore été effacée dans l’inconscient collectif. Jean Monnet, dont les thèses ont prévalu lors de la construction européenne, était l’anti de Gaulle, le représentant de Roosevelt à Alger. Maintenant, avec la crise du capitalisme financier et du néo-libéralisme, il semblerait judicieux de garder nos outils de politique industrielle, de prendre une certaine distance avec l’alignement progressif de notre fiscalité, car la crise est devant nous, les grands déséquilibres n’ont pas été réglés, avertit Jean-Pierre Chevènement. L’Europe a une certaine pertinence, ce que je conteste, c’est la superposition de deux logiciels distincts, le fait que l’Europe se soit érigée autour du néo-libéralisme, reconnaît-il. Affichant une certaine prudence quant à l’avenir des « printemps arabes », Jean-Pierre Chevènement se montre également réservé sur l’intervention militaire en Libye, menée sous l’égide de l’ONU. Au départ, il est toujours facile de détruire ou de commencer une guerre. Mais, ensuite, il faut savoir reconstruire et repartir de l’avant. La politique doit faire triompher le sens des valeurs, mais elle requiert aussi un profond réalisme, concède-t-il, avant d’esquisser, en guise de conclusion, sa vision future de l’Europe. Prise en tenaille entre les USA et la Chine (qui atteindra un PNB équivalent à celui des USA aux environs de 2040), elle doit résister, élargir son influence à la Russie, à l’Euro Méditerranée et même à l’Afrique. Le centre du monde se déplace vers l’Asie, il faut réagir en conséquence, note-t-il, avant de revenir une nouvelle fois sur la nécessité d’une meilleure entente entre la France et l’Allemagne et l’établissement d’un vrai et franc dialogue.



Cette intervention, propice aux débats, a donné lieu à des échanges riches et passionnés, sous la houlette de Raymond Douyère, Président de Géostratégies 2000.



Luc Debieuvre (Conseiller du Président – Groupe Pégase) : Comment convaincre l’Allemagne que la nécessité d’une autre Europe est l’étape indispensable à sa régénération ?


Philippe Abelin (Attaché Economique – Ministère des Finances) : Peut-on expliquer la « modestie » de la politique extérieure allemande par le fait qu’elle ne soit pas membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU ?


L’Euro a d’abord bénéficié à l’Allemagne et elle ne s’en est pas rendue compte. Elle en a profité pour conquérir les marchés européens, où elle est partout excédentaire, excepté aux Pays-Bas. Elle veut être aussi compétitive en Chine, en Inde. Elle est très présente en Ukraine, en Russie, au Kazakhstan. Elle a une attitude très « boutiquière » L’Allemagne, qui n’a pas de Défense, vient d’opérer un rapprochement stratégique avec la Russie, et pour l’intervention libyenne, elle a préféré s’abstenir. Il y a tout un travail d’éducation et de patience à faire, vis-à-vis de notre grand voisin. Ralliée à la culture des vainqueurs, et notamment des Américains, elle est toutefois pleine de contradictions. En 1983, le Chancelier Schröeder a refusé de suivre le Président Bush dans la guerre du Golfe contre l’Irak. Mais l’Allemagne doit aussi travailler sur elle-même pour corriger ses réactions toujours pro américaines, pour prendre du recul face à son histoire.


Eric Bleines (Directeur Général Adjoint – CCR AM) : L’euro est-il condamné ?


Si l’euro est une erreur de conception, il représente aussi un choix politique. L’abandonner serait une régression. On pourrait sauver l’euro, mais pour cela, il faudrait abandonner le pacte de compétitivité, mené sous la houlette de l’Allemagne, qui aboutit à une politique de rigueur, qui conduit à la récession. Il faudrait, au contraire, un plan de relance de la croissance européenne, la seule solution raisonnable selon moi. Cela ferait diminuer le niveau de notre dette par rapport au PIB. C’est exactement ce que font les Etats-Unis. On pourrait, certaines fois, prendre des leçons outre-Atlantique.


Quelles seraient les conséquences si l’Inde, le Brésil et le Japon entraient au Conseil de Sécurité ? L’Allemagne a-t-elle la capacité politique de penser cette phase de l’histoire du monde ?


En Allemagne, l’establishment est atlantique, la population pacifiste et la politique aléatoire. Ce pays devrait suivre une politique européenne, conforme aux intérêts de l’Europe, et non pas des USA ou de la Chine. La France, quant à elle, peut être qualifiée de « pacifique ». La nuance est faible. Notre ligne directrice repose sur l’idée que l’on peut avoir une politique de défense autonome, avec une dissuasion nucléaire indépendante, même si dans les faits, cela est de plus en plus illusoire. Toutefois, pour ce qui est de l’intervention en Libye, la France a forcé la main à ses alliés, notamment les Américains. Les Anglais, pour leur part, auraient préféré passer par le biais de l’OTAN. Mais ici, ce n’est pas l’Occident qui intervient, mais la communauté internationale. L’Allemagne a traîné les pieds, tout comme l’Italie et la Turquie.


Xavier de Villepin (Ancien Président de la Commission des Affaires Etrangères, de la Défense et des Forces Armées du Sénat) ; Marie-Laure Dreyfuss (Directeur adjoint –Direction contrôles spécialisés et transversaux - ACP) : L’Allemagne a fait le choix de l’industrie, la France, celui des services. Comment peut-on faire évoluer cette orientation ? Pourrait-on avoir, en même temps, deux pôles aussi compétitifs l’un que l’autre. L’un pour l’industrie, l’autre pour les services, comme c’est le cas en Grande-Bretagne ?


La France essaie de promouvoir ses PME-PMI, mais elle n’a pas su utiliser ses grands groupes pour favoriser la sous-traitance, faire émerger de plus petites entreprises. Il faudrait des accords avec nos sociétés les plus puissantes, qui sont soutenues à 100% par tous les gouvernements. Contribuent-elles vraiment à la musculation de notre tissu industriel ? De plus, à un certain niveau de développement, nos grosses PME changent souvent de propriétaire. Le patron fondateur vend, ce qui entraîne assez souvent des délocalisations et des fermetures de sites. A tous les niveaux, il faut prendre conscience de la nécessité d’une politique industrielle au long cours. Dans cet esprit, j’avais créé le crédit impôt recherche, le Président Sarkozy l’a étendu aux grands groupes, une décision que j’approuve. Nous devons toutefois reconnaître l’excellence des Allemands. Ils s’appuient sur un très bon modèle. Leurs systèmes de formation et de co-gestion fonctionnent parfaitement. Depuis 2000, il n’y a pas eu d’augmentation de salaires, mais pas de pertes d’emplois non plus. Les Français sont plus individualistes et plus revendicatifs. Ce schéma ne peut donc pas fonctionner chez nous.


Nicole Chaix (Maître de Conférence à l’Université Panthéon Assas/Paris 2 ; Vice Présidente de Géostratégies 2000) : Quel impact pourrait avoir l’accident nucléaire survenu au Japon ? Sur le nucléaire militaire et sur notre politique énergétique ?


Le débat ne pourra pas être évité. Au Japon, il y a une conjonction de plusieurs facteurs. C’est un pays très nucléarisé (avec 50 réacteurs), mais aussi très sismique. Le tsunami, avec ses vagues de 23 mètres, a dépassé les scénarios les plus catastrophiques. Il y a eu une erreur d’appréciation pour les normes de sécurité, en deçà de ce qui aurait dû exister. Mais, dans une certaine mesure, cela est compréhensible. Il y a aussi une exigence de rentabilité et de coûts non prohibitifs. Il est impératif de renforcer la sécurité partout dans le monde. Il y aura peu de conséquences sur le nucléaire civil, mais on assistera à un ralentissement car il deviendra plus cher. Pour le volet militaire, rien ne devrait bouger. Pour ma part, je pense que le choix nucléaire est le plus judicieux. L’éolien et le photovoltaïque n’ont pas une rentabilité comparable et entraînent aussi des inconvé-nients, Une autre forme de pollution. En la matière, il faut faire confiance au bon sens.


Lycée Jacques Feyder – Epinay sur Seine : Que reste-t-il du modèle laïc français ?


Nous ne devons rien changer à notre conception de la laïcité, et ne pas nous la laisser confisquer par le Front National. La loi républicaine doit être appliquée par tous les citoyens. L’idée de lancer un débat sur ce sujet est absurde. L’avancée du FN constitue pour moi une terrible régression.


Général Bertrand de Lacroix de Vaubois ; Malika Sorel-Sutter (Haut Conseil à l’Intégration) ; Elève de Terminale « module Sciences Po) : Que pensez-vous de l’intervention de la France en Libye ?


Cette intervention, mise en œuvre sous l’égide de l’ONU, reconnaît la responsabilité de protéger les populations civiles. Je soutiens ce principe, mais je m’oppose à tout ce qui pourrait aller au-delà. Notre rôle n’est pas d’exporter la démocratie, c’est aux peuples concernés à la conquérir. Lors du vote à l’ONU, il n’y a eu une majorité que de 10 voix sur 15. Ce qui n’est pas énorme, il faut être très vigilant, ne pas se laisser entraîner dans de nouvelles missions, ni mettre le pied dans un engrenage.


Marie-Clotilde Hingray

(Propos non revus par les intervenants)








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